Chroniques de l’ordinaire : tata Yvette 

Aujourd’hui je suis allée voir ma tante Yvette.

Depuis son veuvage elle vit en maison de retraite.

Elle était confortablement installée dans un fauteuil médical. Elle faisait des mots croisés. Comme toujours.

Dans ma famille paternelle on « part » de la tête. Centenaire certes, mais complètement cramé du cerveau. 

Yvette était une grosse tête, institutrice et directrice d’école après la guerre, mariée à un militaire haut gradé de la marine nationale, mère de cinq enfants. Une femme forte, belle, savante.

C’est la grande sœur de mon papa. Elle aura 88 ans en juillet.

Arrivée dans sa chambre-studio, j’ai trouvé une petite chose, au corps infiniment maigre, réduit à son expression minimale.

Elle m’a souris timidement : « c’est qui ? »

Ça m’a fait mal au cœur. Je sais que j’étais sa nièce préférée.

Je suis restée une heure et demi. Elle m’a remerciée vivement mille fois de cette visite, elle m’a demandé mille fois qui j’étais. Elle m’a mille fois expliqué qu’elle perdait la mémoire. Elle m’a demandé de lui raconter qui elle était. 

Alors j’ai raconté. J’ai romancé, j’ai embelli. J’ai détaillé à Yvette tous nos souvenirs communs. Les rires, les vacances à Toulon, la cave avec les bandes dessinées, le Mont Faron, le gâteau de pommes de terres, l’oranger sur la terrasse, les cousins qui jouent de la guitare près du feu de camp.

Tata faisait répéter. Ses yeux brillaient. Elle ressemblait à une petite fille dans le corps d’une vieillarde.

Et de temps en temps elle me coupait : « je vous connais ? Ça me fait bien plaisir de vous voir. »

Alors j’expliquais à nouveau. On riait ensemble de sa mémoire envolée et je lui disais que ça n’était pas grave, que j’allais me rappeler pour nous deux.

Elle était très triste de me voir partir. Oh pas pour longtemps, sa mémoire de poisson rouge m’a effacée à peine étais-je au bout du couloir.

J’ai sangloté dans ma voiture sur le parking. 

A cause d’elle (pour elle), du temps qui est passé, de papa qui prend le même chemin, et sûrement moi aussi. 

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À propos de angelenemus

Artisan du MERVEILLEUR (à la recherche du MERVEILLEUX, en qualité de VEILLEUR, pour vivre le MEILLEUR)

Publié le 25 mai 2015, dans Non classé. Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. A chaque visite à mon père… Je vis la même chose… J’en suis à regretter ce que je détestais chez lui… D’avant 😦

  2. Merci pour ce partage

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