SOLEIL ROUGE

Je n’avais pas mis les pieds en Espagne depuis mes 15ans (houla, ça date pas d’hier)
J’habite à 2h et demi de route de l’Espagne … ça faisait un moment que j’avais envie de me réconcilier avec le pays (l’unique fois où j’y suis allée ça s’est mal passé, mais je ne vais pas raconter, c’est du passé justement).
Un copain projetait d’acheter une propriété sur la frontière, il m’a demandé de l’accompagner professionnellement pour le seconder, et m’a invitée avec d’autres amis à aller balader ensuite en Espagne.
Cadaquès est un joli village côtier complètement rempli de touristes – qui ne m’a pas franchement dépaysée de Palavas les Flots ou La Grande Motte – cependant j’ai pu parler mon espagnol rouillé (mais toujours là) et ça m’a fait plaisir.
C’était un peu l’aventure mais pas trop.
Tout était géré et maîtrisé (j’y suis allée avec ma fillette et je joue la sécurité).
J’ai acheté un délicieux chapeau de paille pour moi, un bracelet pour la Tchoutchou, les copains se sont occupés des tapas, sangria, cartes routières et arrêts pipi.
Mais bien sur la vie n’est pas un long fleuve tranquille.
Je précise que toutes nos affaires étaient en France, dans ma voiture (nous sommes partis avec une seule voiture), sur un parking à la frontière et que nous étions en tenue de plage.

Il y a eu cet énorme incendie abominable qui a obscurci le ciel. C’était énorme, cataclysmique, angoissant.
La montagne était en flammes, le ciel était ocre de fumée, ça piquait les yeux et la gorge, et surtout, le soleil était rouge.
Et ça, franchement, en termes de réminescences humaines, du plus profond de mon adn, du plus profond de mon âme éternelle, c’est une horreur.
Quand le soleil est rouge, on est au delà du mauvais présage, on navigue en pleine apocalypse.
Ce coin d’Espagne avait un air de fin du monde. C’était le chaos.
Pompiers (bombers) garde civile (guardia civile) ça clignotait de partout dans un désordre incommensurable.
On était sur l’autoroute pour rentrer en France, il y avait une fumée dense qui envahissait tout, et des types hagards avec des masques qui couraient au milieu de la chaussée.
On nous a fait faire demi tour – la frontière étant en feu – mais sans aucune précision, sans directives. L’ordre était donné par un gamin couvert de suie.
Le capitaine de la voiture, voyant mon stress (ma fille était en pleine crise d’angoisse) a pris les choses en mains : on a filé loin sur la côte LA COSTA BRAVA (brava au sens sauvage). Il a trouvé un hôtel avec des chambres (cher et pas terrible, mais propre). Un endroit où l’eau qui sort du robinet n’est pas potable. Où il n’y a que trois chaînes de télé qui parlent de l’incendie de la décennie alors que tu cherches des dessins animés qui font rire, un endroit où il n’y a pas de resto pour dîner le soir si tu es un touriste. Ils ne parlent que Catalan et n’aiment pas les français.
On s’en foutait, on a bu l’eau chaude de nos bouteilles en plastique, grignotté sur un banc le jambon cru acheté plus tôt, avec les galettes au maïs, englouti un fromage puant et délicieux, et bu une piquette tiédasse tout à fait à propos.
Ma tchoutchou s’est écroulée de fatigue et nous pas loin.
Nous avons réglé le réveil à 6h.

Le chemin de retour avait des allures de marche funèbre.
La route était praticable dans notre sens. Mais tout était noir et désolé.
Il régnait un silence de mort, pas d’oiseaux, pas d’autres véhicules.Pas de vie.
Il pleuvait des cendres, et sur notre gauche il y avait encore des flammes, des canadairs crachant des cargaisons rouges et des gars épuisés en train de se battre.
Il fallait garder les fenêtres fermées, pour la fumée, pour l’odeur, pour l’air brûlant.
Personne ne parlait.
Nous nous sentions rescapés de la fin du monde.
Nous avons gardé le silence longtemps, y compris quand nous avons croisé, sur des dizaines de kilomètres, les touristes qui étaient bloqués dans l’autre sens, qui voulaient à tout prix passer, pour ne pas perdre un jour de vacances, qui avaient dormi sur la route, les bus, les caravanes, les camions.
Nous étions seuls sur la route dans ce sens là.
Un peu hébétés.
Conscients d’avoir été involontairement les témoins d’un évènement important, changés au plus profond de nous, bouleversés pour un bon moment.

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À propos de angelenemus

Artisan du MERVEILLEUR (à la recherche du MERVEILLEUX, en qualité de VEILLEUR, pour vivre le MEILLEUR)

Publié le 23 juillet 2012, dans La vie passionnante d'Angel. Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

  1. Un tel feu ça refroidit. Je suppose que le projet d’achat de maison a du se renégocier à la braise, et à la baisse.
    Tu diras à tes copains que la prochaine fois ils éviterons la préparation du barbecue.
    enfin c’était gentil de leur part de s’occuper de presque tout…..

    J’arrête de te taquiner, cajoles ta tchoutchou elle en a surement un grand besoin, ça s’appèle un debriefing, et c’est vital.

  2. La Tchoutchou veut voir la fin de l’incendie à la télévision, elle s’est extériorisée de l’évènement mais veut voir que ça a été endigué. Normal.
    Elle veut rester à la maison pour toutes les vacances maintenant, je vais travailler à la faire sortir !

  3. J’ai vu les images à la télé, c’est effrayant ! Pas facile d’oublier, quand on est passé si près des flammes . Bizzzz à toutes les deux .

  4. Eh ben c’est sur, ça laisse des traces et des souvenirs. Enfin l’essentiel est de pouvoir passer outre et de ne pas en garder de trop mauvais!

  5. A l'Ecole D'une Médium

    Rien que d’imaginer la scène à te lire c’est sur qu’on doit se sentir dans un autre monde. Une expérience hors norme !
    Merci.

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